16 mai 2008
Le héros austenien (2)
Je pense encore à cet "anti-héros" de Jane Austen, le colonel Brandon - qui est un des héros "de fait" de son roman... Donc, dans "Raison et sentiments", Elinor (la raison) épousera Frederick, et Marian, (la passion), épousera le colonel Brandon après toute une transformation intérieure due à sa déception amoureuse et à la maladie.
Tout d'un coup, j'ai pensé à "Guerre et paix", un autre roman dont j'ai tellement aimé le héros (qui avait un côté très anti-héros aussi, quoique d'une épaisseur nettement supérieure aux personnages de Jane Austen), Pierre Bézoukhov - je l'ai déjà écrit au début de ce blog-ci, et ce fut l'occasion d'un échange de mails très plaisant avec un écrivain français, Pierre Lorrain, également passionné par "Guerre et paix", par Tolstoï et la Russie. Là aussi, on a affaire à une héroïne jeune et sentimentale, Natacha, et à un héros qui ne transige pas avec la morale, un homme d'honneur (un peu bête à la limite, mais qui se "rattrape" avant de mourir), le prince André.
Mais je ne peux pas introduire d'échelle de valeurs entre ces personnages - Austen et Tolstoï ne peuvent pas se comparer entre eux... Le propos est radicalement différent, le parti romanesque aussi.
Et je me suis tout d'un coup fait la réflexion que les romans de Jane Austen sont la saga de l'Angleterre entre 1808 et la chute de Napoléon (au début de "Persuasion", Napoléon est prisonnier à l'île d'Elbe), qu'elle est dans le camp "anglais"... Tout comme "La guerre et la paix" est un roman sur une de ces guerres que les Russes qualifiaient de "patriotique".
Le lion de Waterloo
Comment expliquer ce que je ressens? Culturellement, j'ai toujours été très près de la France. Mais je déteste Napoléon (je ne puis que détester l'homme, ses guerres et son régime). Et souvent (encore aujourd'hui), je passe à Waterloo (à côté du Lion). Pour le moment, je baigne un peu là-dedans.
Et pourquoi j'aime tellement Jane Austen ? Elle me fascine. C'est une femme écrivain ! Une femme écrivain qui écrit, qui publie et qui connaît le succès. Et dans l'Angleterre du XIXème siècle. Alors même qu'un de ses frères adorés fait de mauvaises affaires. Elle voyage, déménage, négocie avec ses éditeurs et s'octroie même le luxe de refuser une proposition d'écriture d'un livre d'histoire sur les Saxe-Cobourg. Elle écrit tous ses livres à la main, sur des cahiers...
Même pas à la machine, même pas à l'ordinateur. Comment faisait-elle? Et elle meurt si jeune... A 41 ans ! A 41 ans, je n'avais pas fait grand-chose dans ma vie (sur le plan artistique). Sauf travailler pour un employeur. Et cela a été une de mes plus grandes douleurs ! Alors qu'aujourd'hui, "sans profession", j'écris et je peins.
Comme tout cela est curieux !
15 mai 2008
Le héros austenien (1)
Le héros masculin austenien est multiple.
Il y a le héros par excellence: Mister Tilney dans "Northanger Abbey", Frederick Ferrars, dans "Raison et sentiments", tous deux jeunes et séduisants; le capitaine Wentworth dans "Persuasion" et surtout, bien sûr, Mr Darcy, dans "Orgueil et préjugés".
Et Austen leur fait dire parfois des choses tellement délicieuses que je ris à moi toute seule.
Sociologiquement, ils nous donnent une idée du monde dans lequel Austen évolue. Frederick Ferrars est un cadet de famille qui pourra "s'établir" grâce à la générosité du colonel Brandon. Le colonel Brandon lui confiera un "bénéfice", c'est-à-dire une cure (dans la religion anglicane, bien sûr, -donc, il pourra se marier - et, dit-il, faire les homélies les plus courtes possibles...) - tout comme M. Tilney, qui est clergyman. Le capitaine Wentworth est dans la Royal Navy - tout comme un des frères de Jane Austen, et Darcy est noble (mais riche, lui...) Le héros de Mansfield Park, Edmond Bertram se prépare aussi à devenir clergyman et c'est même ce qui va l'unir à sa cousine (oh, un mariage entre cousins???) Fanny Price - qui prend ardemment la défense du métier de clergyman.

Il y a le héros qui est un anti-héros, personnage apparemment mineur, au début du roman, il se manifeste tout d'un coup par un comportement incompréhensible (M. Knigthley dans "Emma") ou prévisible - le colonel Brandon dans "Raison et sentiments". Plus âgé que l'héroïne (le colonel Brandon a une bonne trentaine d'années alors que Marian Dashwood n'en a pas 20), il a déjà vécu, déjoue les manoeuvres des vils séducteurs (l'infâme Willoughby, toujours dans "Raison et sentiments"), et il connaît (et méprise) le monde, les artifices, et par-dessus tout, la parole trahie.
Cette caractéristique, il l'a en commun avec le héros austenien. Dans "Orgueil et préjugés", Darcy contraint Wickham à épouser la jeune soeur d'Elisabeth Bennet avec laquelle il s'est enfui - et dans ce milieu et à cette époque, la fuite d'une jeune fille (ou d'une femme mariée) avec un mauvais garçon leur est absolument et définitivement fatale.
Et puis, évidemment, il y a le mauvais garçon. Il y a toujours une série de personnages veules, intéressés, mesquins, inintelligents, plus ou moins manoeuvriers de canapé, coureurs de jupons... Certains se prennent à leur propre piège et gâchent leur vie (tels Willoughby dans "Raison et sentiments", qui aime vraiment Marian, mais préfère le mariage riche, et Henry Crawford, dans "Mansfield Park", qui finit par "trahir" Fanny Price en prenant la fuite avec une femme mariée (et cousine de Fanny, de surcroît).
Souvent, par mesquinerie pure et simple, ils s'attachent à nuire aux héros, par exemple, John Thorpe, dans "Northanger Abbey", va raconter au Général Tilney que Catherine Morland est riche et d'un rang élevé, socialement, alors qu'elle est simplement issue d'une famille honorable. Vanter ses amis lui permet de se vanter lui-même... Plus tard, il la démolit complètement dans l'esprit du Général en disant que non, elle est pauvre, que sa famille est obscure et qu'elle ne vaut pas la peine qu'on s'y intéresse.
Il y a beaucoup de mauvais garçons chez Jane Austen. Mais leurs crimes sont rarement majeurs. Ils ne tuent personne, non, ils se bornent à chercher la dot intéressante et à l'épouser, ou pire, à séduire, engrosser et abandonner; plus rarement, ils escroquent (comme M. Elliott, le cousin de Anne Elliot, héritier du titre et du domaine, dans "Persuasion").
Parfois, ils sont ridicules et snobs, aussi collants que de la cyanolite, ils se plaignent d'un froid excessif comme de la chaleur estivale (et c'est très drôle...) en général, ils disparaissent de la circulation... Jane Austen les déclare assez vite inintéressants "pour nos héros" et surtout pour le lecteur. Exit le mauvais garçon...
Enfin, et jusqu'à présent, je n'ai rencontré qu'un personnage de ce type, il y a le faux héros austenien, comme Frank Churchill, dans "Emma". Pendant tout le livre, on croit qu'il va demander Emma en mariage, sans qu'Emma y tienne spécialement d'ailleurs (elle veut marier tout le monde mais ne veut surtout pas se marier elle), alors qu'il est fiancé secrètement à un autre personnage du roman... Et ce quiproquo tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.
Mais difficilement en haleine, parce que tout de même, des romans qui datent de 1808 à 1818, ce n'est pas si facile que cela à lire.
Alors, pourquoi je les lis ?
Réponse: pour faire quelque chose d'intéressant...
Et faire suer mes lecteurs avec des articles interminables...
Thomas GAINSBOROUGH. Miss Linney & son frère.
13 mai 2008
Brèves de Pivoine
Comme tout le monde en ce moment, je vis à l'ère du beau temps...
Cela me rend un peu paresseuse, par rapport à mon blog !
J'ai donc retrouvé l'Ardenne et ses bourgs tranquilles.
Bohan, les hangars à tabac, le pont cassé et mes souvenirs de treize ans.
Alle, Membre, Rochehaut, Frahan,
Vresse et là, à Vresse, d'autres souvenirs encore. Plus difficiles.
L'Ardenne et ses promenades d'antan, parfois brûlantes et sèches,
La fumure du bois, les coulées de gibier,
Le silence inquiétant des bois de sapins...
qu'éclairait tout à coup une coupée dans les arbres,
Une petite plage au bord de la Semois.
La Vierre et la Semois, aux algues fleuries qui vous piègent.
Le pâté gaumais !
Florenville, Orval,
Avioth, froide et sable, coupée de couleurs,
Dans la verdure tendre.
J'ai tellement envie d'y retourner !
***
Dimanche, c'était la fête des mères et j'ai reçu un compliment amélioré o:-)
Le plus joli, faut-il le dire, depuis les fêtes des mères qu'organisait l'école,
Et qui me mettaient la larme à l'oeil !
Elle a dix-neuf ans, elle étudie,
Elle est pianiste et claveciniste, jolie comme tout, et il me parle tant d'elle...
Du coup, il travaille si assidûment son Proust,
à l'ombre des arbres, parfum d'herbe coupée,
Qu'il ne me reste plus rien à faire qu'à le relire (et heureusement! Il était temps!)
En voilà un qui est sorti vivant des tempêtes !
***
Si l'on considère que les études de peinture durent neuf ans,
Que je suis au bout de ma troisième année officielle,
Donc, de ma période d'apprentissage,
(et qu'après, il y aurait le "compagnonnage" et la "maîtrise".
- J'aime bien cette façon de "nommer" les choses...)
Et que je viens de terminer une toile vraiment, vraiment importante...
Un nu d'un mètre 20 de haut sur 1 mètre de large,
Avec une chevelure comme un manteau de Klimt...
Alors, je viens de réaliser mon "oeuvre" de fin d'apprentissage.

En attendant une photo de meilleure qualité !
Janéite
Voilà une vidéo extraite de "Raison et sentiments", d'Ang Lee, qui présente bien les caractères des deux soeurs, Elinor et Marian Dashwood (on ne voit pas leur mère et heureusement, elle est d'un fade!) C'est ainsi qu'on appelle les "fans" de Jane Austen, les Janéites. Mais pour être "janéite", il faudrait que j'aie vraiment tout lu (et à plusieurs reprises, car ce sont des romans si denses!)
Portrait de Jane Austen par Cassandra Austen.
Aquarelle.
Je viens de lire coup sur coup "Emma", tomes 1 et 2, "Mansfield Park" et "Raison et sentiments" - "Sense & Sensibility". J'adore "Raison et sentiments". J'ai calé dans "Northanger Abbey" (mais je vais le reprendre et continuer) où Jane Austen parle pourtant de l'importance du roman gothique dans la vie des jeunes filles de la société anglaise des son temps. Ses héroïnes ne ressemblent pas du tout aux héroïnes des soeurs Brontë. Elles sont beaucoup plus sages. Laquelle serait ma préférée? Elinor Dashwood, pour la passion intérieure et la "raison" personnifiées? Je n'ai pas envie de ressembler à Marian Dashwood. Ou la sage et fidèle Anne Elliott? Mais je n'ai pas la vocation d'une Cendrillon. En même temps, je visionne des films tournés d'après Jane Austen ("Persuasion" et "Raison et sentiments", d'Ang Lee), ou sur Jane Austen. Il y a de quoi y passer des heures !
Emma Thompson.

Anne Elliott et le Capitaine Wentworth
dans "Persuasion"

Le (beau et séduisant) colonel Brandon,
héros et gentleman austenien,
alias Alan Rickman
10 mai 2008
La Rose et le jardin
Et là, tout au fond, sous les arbres qui pleuvent des pétales,
On a traîné nos chaises longues.
Du cacao, une canette, deux livres ouverts qu'on ne lira pas.
Paupières closes, on ne dort pas, on écoute la campagne
Et son bruit de civilisation.
Mais les arbres
Les mouches bourdonnantes
Les oiseaux juste sur nos têtes...
Le lilas double tout fleuri dont le parfum me rappelle...
Quoi ?
Un savon, une image 1900, un autre jardin, une main,
une détente de l'être et du corps.
Je suis allée chercher mes trois coussins,
J'ai rêvé un peu, et parce qu'elle me demandait à quoi je pensais,
Je lui ai murmuré...
Pourquoi parler d'amitié quand l'amitié a peur ?
On a repris nos livres,
Je me suis laissée bercer, les os de ma face se sont détendus
J'ai cessé de penser
Et j'ai épousé toute la joie du jardin...
Alors, je me suis endormie
Elle s'est retirée silencieusement...
Au réveil, la boisson fraîche pétillait dans les verres
En même temps que son sourire...
08 mai 2008
Rue Américaine. Avant. Après.
La rue Américaine de mon enfance était bien calme le dimanche matin. Et pourtant, je ne l'arpentais pas que le dimanche matin. Je la parcourais en tous sens du matin au soir mais pas du soir au matin.
D'un côté, des maisons de rapport et des hôtels dits de maître et donc particuliers.
De l'autre, entre deux carrefours, rue du Tabellion et rue du Page, un restaurant, "Le poulet Reine", où dînait de temps en temps un ex-bourgmestre raffiné - et où je choisissais rituellement une tranche de veau aux champignons, crème et pommes frites...
Puis le volailler dont les poulets tremblaient de froid, sur le marbre médico-légal, (avec le foie et les abats, heureusement!) Tiens, tiens... Peut-être que c'était le volailler qui s'appelait le Poulet Reine ? Ca me paraît logique.
Et le resto devait avoir un nom de ville. Ou de victoire militaire. Matignon... Beauséjour... Je ne sais plus.
Puis une boulangerie-pâtisserie où les massepains du 6 décembre avaient - à ma grande déception - un goût de carton sucré.
Deux ou trois vitrines abandonnées.
Et, dans la rue adjacente, le boucher charcutier qui hachait la viande devant vous et l'emballait dans une matière paraffinée, puis dans un papier craquant rose buvard sang de mouchoir...
Un marchand de tabac... Où j'avoue avoir acheté, à 17 ans, mon premier paquet de cigarettes (et comble de Révolution! Même que c'était une marque française, et une costaude, avec seulement 20 cigarettes, que j'ai dû consumer en un an, si pas plus...)
Et finalement, les Petits Riens, la caverne d'Ali-Baba, où je tapotais les pianos désaccordés,
"Maman? Dis? C'est quand que je peux apprendre à jouer du piano?"
Où ma mère cherchait ses Semaines de Suzette, ses Nane et ses Bécassine en croisière,
La maison blanche... Où j'avais des amis.
Et un café de coin de rue, peut-être,
ce vieux café Stella où les chaises raclent les carrelages brique et ocre.
Puis, aux quatre coins des rues...
Les rangs des filles du Sacré-Coeur,
Une fille en cartable de cuir ramenant un chaton dans ses bras,
Les pétards des garçons de l'Ecole des Frères,
Des gamins, créatures martiennes aux yeux fendus et à la queue fourchue,
Produits de l'école communale numéro combien ?
Celle où l'on votait chaque dimanche démocratique,
Et les bébés de Jeanne d'Arc, l'école à l'effigie de la Vierge de Lourdes,
Les Suissesses pâmées poussant de gros chariots goûtant la pomme de terre sûrie,
Avec le lait tiédasse qui vous donne envie de vous noyer dans le Vichy-Célestins...
La rue Américaine en 1960 et 8 pourquoi pas ?
2008 : sur les trottoirs, à perte de vue, la réplique exacte de la Petite rue des Bouchers, des bars, des terrasses, des chaises pliantes, des gastronomes, des verres ballons, des serviettes rouges, un photographe amidonné, des chairs dénudées et des poitrines imberbes, des gsm en croûte et des jeunes cadres en dynamite, la pizza quatre sous et le steak sur pâte froide d'autruche, le violet tanin du vin à trois euros et la cannelle du coca-lala, des tapis rouges, de l'herbe verte et le plastique des golfs d'été...
Et là, plus loin, encore les Petits Riens, mais plus de piano, juste des livres à trente-cinq euros, des fausses fourrures sentant le naphte et des chiffons colorés tachés à soixante-quinze centimes...
"Que sur le blé doré le fléau se déploie" (Virgile)
Frahan, le mardi 7 mai 2008 :


05 mai 2008
"... La folie qui pétrit mes mains..." (Franck)
C'est ce que Franck écrit dans son carnet, "J'irai marcher par-delà les nuages".
Il y a écrire sur la folie, l'habiller de mots splendides, en extraire une flambée d'émotions et une sculpture de marbre dansante.
Il y a vivre ma folie: on n'écrit pas pendant la crise, on n'y arrive pas. On sort du sas des urgences d'un grand hôpital bruxellois, les numéros de téléphone s'enfuient hors de vos doigts, les touches jouent la sarabande, l'ombre est totale dans laquelle on évolue, on titube, on monte dans un taxi, on fouille fébrilement son sac à la recherche d'argent, on n'a rien sur soi, juste un tee-shirt, une veste, un pantalon, quelques euros et un mouchoir.
Et le taxi vous vomit devant chez vous, sans clefs. On sonne, sonne, personne n'ouvre ni ne répond. Bien sûr! La folie fait peur! La folie, c'est juste une souffrance qu'on ne peut pas imaginer, qu'on ne peut pas décrire. On aperçoit un passant (qui donc?) on appelle au secours. Et cette personne s'en va en disant non-non de la tête. De quoi avais-je l'air? D'une mendiante? D'une criminelle? Pis, d'une comateuse éthylique? On se couche par terre, parce qu'on ne peut plus tenir debout. L'herbe est froide et mouillée, la terre molle, inhospitalière. On attend que se calment les spasmes musculaires, les mouvements incontrôlés, mais le corps s'engourdit.
Rester éveillée, à tout prix.
La folie est faite de tremblements, elle est la chute, une fois, deux fois, plusieurs fois, les bleus, les éraflures, les hallucinations visuelles, l'entorse, la tête qui se cogne, des rais de toutes les couleurs qui passent devant et derrière soi, le cerveau envahi, il y a le bruit dans la tête, la phrase obsessionnelle que l'on se répète, c'est ta faute, ta faute, ta faute... Le goût altéré, la langue lourde et sèche, il y a ne pas savoir quand on s'en sortira. Il y a surtout essayer d'avancer, pas à pas, et sans y laisser sa vie. Et peut-être qu'on s'en sortira.
Il y a pour vivre, l'instinct et la seule force puisée dans les muscles pour avancer, de maison en maison, de pavé en pavé, de voiture en voiture, de poteau en poteau, pour atteindre le prochain métro, la bonne station, la sortie qui sauve. C'est ainsi que j'ai traversé Bruxelles, à la fois vivante et morte, hagarde et soumettant ma volonté à une lucidité impitoyable. J'ai baissé ma garde dans le Boa, je dormais, des inconnus près de moi, je ne reconnaissais plus rien. J'étais ailleurs.
Une heure pour sortir d'un métro, m'être trompée de station, le calvaire recommence, retourner en arrière au lieu d'avancer, reprendre un métro, me tromper dans les directions, refaire plusieurs fois le tour d'un lieu pourtant connu par coeur, trouver le bon quai, monter, me tromper encore, redescendre... J'imagine que cela doit être ainsi Alzheimer, au début. Au fond, on sait, on connaît l'endroit, les choses, ce qui est juste. Et consciemment, on sait qu'on n'y est pas. Ce foutu corps bouge indépendamment de nous, décide d'aller par là où il veut, mais par là, ce n'est pas juste, ce n'est pas par là que je dois aller.
Par là, non, ce n'est pas juste, ce n'est pas la raison, c'est la déraison.
La folie littéraire, c'est un écrit éblouissant.
L'histoire d'une folie écrite le lendemain,
C'est le récit d'un petit matin horriblement abandonné.

Tête de Camille Claudel, mains de P. de Wissant,
photographie INSECULA.com
Paris, Musée Rodin.
Brèves de Pivoine
J'ai abandonné ma tête de musicien noir ratée.
Par contre, j'ai retouché un autre tableau. Les rectifications sont bonnes. Je ne savais quoi faire avec le musicien noir. L'abandonner, le scratcher (je veux dire par là, blanchir la toile au gesso), mais je viens de m'apercevoir qu'il y a un petit bout de la corne dans laquelle le musicien souffle qui est réussie... Le tableau est loin de moi et je vois ce petit bout par où la toile reprendra peut-être... A voir...
Demain, je vais passer une journée en Ardenne et je m'en réjouis. "Dure" Ardenne, pure émeraude...

Les Ardennes, c'est la parenthèse enchantée des souvenirs de vacances. Un soir, j'avais 13 ans presque et nous avions loué une caravane durant le mois d'août, à Bohan, j'étais assise au bord de la parcelle, le long du chemin de servitude, et je regardais le soir tomber, le bleu du ciel se déchirer derrière la silhouette tragique des hangars à tabac. Cela m'évoquait la couverture d'un livre de poche de mon frère, "La route au tabac", d'Erskine Caldwell (je ne l'ai pas lu, par contre, en rhéto, j'ai "dû" lire "Le bruit et la fureur"). C'était l'époque, d'ailleurs, fin août, de la cueillette du tabac et quand nous sommes rentrés à Bruxelles, les longues feuilles pendaient de part et d'autre des fines poutres.
(c) Paul Péture.
C'est un véritable souvenir esthétique, vivant depuis le temps de ces vacances-là.
Il existe de ces moments dans une vie, dont le souvenir reste gravé en nous à tout jamais. J'en ai quelques-uns qui me reviennent ainsi, en mémoire. il y a déjà les souvenirs de deux ou trois premières rencontres qui ont compté, celles où les sorciers et les fées sont au rendez-vous; et puis d'autres souvenirs, qui se sont imprimés très profondément dans la personnalité: ma première visite de la cathédrale de Rouen, la Basilique romane de Reims, l'oppidum de Bibracte, en Bourgogne, toute la Provence, ma première arrivée en train, à Paris... Un soir aussi, dans les Maures, au crépuscule, j'avais tellement l'impression que les Maures vivaient, en se détachant, toutes noires sur un ciel violet profond (ce qui me rappelle d'ailleurs un peu l'impression liée à mon hangar à tabac). L'arrivée au Mont-saint-Michel, en 1998, et toute la promenade du Chemin des Dames, jusqu'à l'abbaye de Vauclair...
Enfin, demain, ce sera tout simplement les Ardennes, mais j'en suis bien contente...
Et à part ça, je poursuis ma lecture de (tout!) Jane Austen... Après Emma et Mansfield Park, voici Northanger Abbey.
02 mai 2008
Claude Nougaro & mai 68
Merci pour ce lien, Tisseuse (une si fidèle lectrice...)

















