08 mai 2008
Rue Américaine. Avant. Après.
La rue Américaine de mon enfance était bien calme le dimanche matin. Et pourtant, je ne l'arpentais pas que le dimanche matin. Je la parcourais en tous sens du matin au soir mais pas du soir au matin.
D'un côté, des maisons de rapport et des hôtels dits de maître et donc particuliers.
De l'autre, entre deux carrefours, rue du Tabellion et rue du Page, un restaurant, "Le poulet Reine", où dînait de temps en temps un ex-bourgmestre raffiné - et où je choisissais rituellement une tranche de veau aux champignons, crème et pommes frites...
Puis le volailler dont les poulets tremblaient de froid, sur le marbre médico-légal, (avec le foie et les abats, heureusement!) Tiens, tiens... Peut-être que c'était le volailler qui s'appelait le Poulet Reine ? Ca me paraît logique.
Et le resto devait avoir un nom de ville. Ou de victoire militaire. Matignon... Beauséjour... Je ne sais plus.
Puis une boulangerie-pâtisserie où les massepains du 6 décembre avaient - à ma grande déception - un goût de carton sucré.
Deux ou trois vitrines abandonnées.
Et, dans la rue adjacente, le boucher charcutier qui hachait la viande devant vous et l'emballait dans une matière paraffinée, puis dans un papier craquant rose buvard sang de mouchoir...
Un marchand de tabac... Où j'avoue avoir acheté, à 17 ans, mon premier paquet de cigarettes (et comble de Révolution! Même que c'était une marque française, et une costaude, avec seulement 20 cigarettes, que j'ai dû consumer en un an, si pas plus...)
Et finalement, les Petits Riens, la caverne d'Ali-Baba, où je tapotais les pianos désaccordés,
"Maman? Dis? C'est quand que je peux apprendre à jouer du piano?"
Où ma mère cherchait ses Semaines de Suzette, ses Nane et ses Bécassine en croisière,
La maison blanche... Où j'avais des amis.
Et un café de coin de rue, peut-être,
ce vieux café Stella où les chaises raclent les carrelages brique et ocre.
Puis, aux quatre coins des rues...
Les rangs des filles du Sacré-Coeur,
Une fille en cartable de cuir ramenant un chaton dans ses bras,
Les pétards des garçons de l'Ecole des Frères,
Des gamins, créatures martiennes aux yeux fendus et à la queue fourchue,
Produits de l'école communale numéro combien ?
Celle où l'on votait chaque dimanche démocratique,
Et les bébés de Jeanne d'Arc, l'école à l'effigie de la Vierge de Lourdes,
Les Suissesses pâmées poussant de gros chariots goûtant la pomme de terre sûrie,
Avec le lait tiédasse qui vous donne envie de vous noyer dans le Vichy-Célestins...
La rue Américaine en 1960 et 8 pourquoi pas ?
2008 : sur les trottoirs, à perte de vue, la réplique exacte de la Petite rue des Bouchers, des bars, des terrasses, des chaises pliantes, des gastronomes, des verres ballons, des serviettes rouges, un photographe amidonné, des chairs dénudées et des poitrines imberbes, des gsm en croûte et des jeunes cadres en dynamite, la pizza quatre sous et le steak sur pâte froide d'autruche, le violet tanin du vin à trois euros et la cannelle du coca-lala, des tapis rouges, de l'herbe verte et le plastique des golfs d'été...
Et là, plus loin, encore les Petits Riens, mais plus de piano, juste des livres à trente-cinq euros, des fausses fourrures sentant le naphte et des chiffons colorés tachés à soixante-quinze centimes...
"Que sur le blé doré le fléau se déploie" (Virgile)
Frahan, le mardi 7 mai 2008 :


05 mai 2008
"... La folie qui pétrit mes mains..." (Franck)
C'est ce que Franck écrit dans son carnet, "J'irai marcher par-delà les nuages".
Il y a écrire sur la folie, l'habiller de mots splendides, en extraire une flambée d'émotions et une sculpture de marbre dansante.
Il y a vivre ma folie: on n'écrit pas pendant la crise, on n'y arrive pas. On sort du sas des urgences d'un grand hôpital bruxellois, les numéros de téléphone s'enfuient hors de vos doigts, les touches jouent la sarabande, l'ombre est totale dans laquelle on évolue, on titube, on monte dans un taxi, on fouille fébrilement son sac à la recherche d'argent, on n'a rien sur soi, juste un tee-shirt, une veste, un pantalon, quelques euros et un mouchoir.
Et le taxi vous vomit devant chez vous, sans clefs. On sonne, sonne, personne n'ouvre ni ne répond. Bien sûr! La folie fait peur! La folie, c'est juste une souffrance qu'on ne peut pas imaginer, qu'on ne peut pas décrire. On aperçoit un passant (qui donc?) on appelle au secours. Et cette personne s'en va en disant non-non de la tête. De quoi avais-je l'air? D'une mendiante? D'une criminelle? Pis, d'une comateuse éthylique? On se couche par terre, parce qu'on ne peut plus tenir debout. L'herbe est froide et mouillée, la terre molle, inhospitalière. On attend que se calment les spasmes musculaires, les mouvements incontrôlés, mais le corps s'engourdit.
Rester éveillée, à tout prix.
La folie est faite de tremblements, elle est la chute, une fois, deux fois, plusieurs fois, les bleus, les éraflures, les hallucinations visuelles, l'entorse, la tête qui se cogne, des rais de toutes les couleurs qui passent devant et derrière soi, le cerveau envahi, il y a le bruit dans la tête, la phrase obsessionnelle que l'on se répète, c'est ta faute, ta faute, ta faute... Le goût altéré, la langue lourde et sèche, il y a ne pas savoir quand on s'en sortira. Il y a surtout essayer d'avancer, pas à pas, et sans y laisser sa vie. Et peut-être qu'on s'en sortira.
Il y a pour vivre, l'instinct et la seule force puisée dans les muscles pour avancer, de maison en maison, de pavé en pavé, de voiture en voiture, de poteau en poteau, pour atteindre le prochain métro, la bonne station, la sortie qui sauve. C'est ainsi que j'ai traversé Bruxelles, à la fois vivante et morte, hagarde et soumettant ma volonté à une lucidité impitoyable. J'ai baissé ma garde dans le Boa, je dormais, des inconnus près de moi, je ne reconnaissais plus rien. J'étais ailleurs.
Une heure pour sortir d'un métro, m'être trompée de station, le calvaire recommence, retourner en arrière au lieu d'avancer, reprendre un métro, me tromper dans les directions, refaire plusieurs fois le tour d'un lieu pourtant connu par coeur, trouver le bon quai, monter, me tromper encore, redescendre... J'imagine que cela doit être ainsi Alzheimer, au début. Au fond, on sait, on connaît l'endroit, les choses, ce qui est juste. Et consciemment, on sait qu'on n'y est pas. Ce foutu corps bouge indépendamment de nous, décide d'aller par là où il veut, mais par là, ce n'est pas juste, ce n'est pas par là que je dois aller.
Par là, non, ce n'est pas juste, ce n'est pas la raison, c'est la déraison.
La folie littéraire, c'est un écrit éblouissant.
L'histoire d'une folie écrite le lendemain,
C'est le récit d'un petit matin horriblement abandonné.

Tête de Camille Claudel, mains de P. de Wissant,
photographie INSECULA.com
Paris, Musée Rodin.
Brèves de Pivoine
J'ai abandonné ma tête de musicien noir ratée.
Par contre, j'ai retouché un autre tableau. Les rectifications sont bonnes. Je ne savais quoi faire avec le musicien noir. L'abandonner, le scratcher (je veux dire par là, blanchir la toile au gesso), mais je viens de m'apercevoir qu'il y a un petit bout de la corne dans laquelle le musicien souffle qui est réussie... Le tableau est loin de moi et je vois ce petit bout par où la toile reprendra peut-être... A voir...
Demain, je vais passer une journée en Ardenne et je m'en réjouis. "Dure" Ardenne, pure émeraude...

Les Ardennes, c'est la parenthèse enchantée des souvenirs de vacances. Un soir, j'avais 13 ans presque et nous avions loué une caravane durant le mois d'août, à Bohan, j'étais assise au bord de la parcelle, le long du chemin de servitude, et je regardais le soir tomber, le bleu du ciel se déchirer derrière la silhouette tragique des hangars à tabac. Cela m'évoquait la couverture d'un livre de poche de mon frère, "La route au tabac", d'Erskine Caldwell (je ne l'ai pas lu, par contre, en rhéto, j'ai "dû" lire "Le bruit et la fureur"). C'était l'époque, d'ailleurs, fin août, de la cueillette du tabac et quand nous sommes rentrés à Bruxelles, les longues feuilles pendaient de part et d'autre des fines poutres.
(c) Paul Péture.
C'est un véritable souvenir esthétique, vivant depuis le temps de ces vacances-là.
Il existe de ces moments dans une vie, dont le souvenir reste gravé en nous à tout jamais. J'en ai quelques-uns qui me reviennent ainsi, en mémoire. il y a déjà les souvenirs de deux ou trois premières rencontres qui ont compté, celles où les sorciers et les fées sont au rendez-vous; et puis d'autres souvenirs, qui se sont imprimés très profondément dans la personnalité: ma première visite de la cathédrale de Rouen, la Basilique romane de Reims, l'oppidum de Bibracte, en Bourgogne, toute la Provence, ma première arrivée en train, à Paris... Un soir aussi, dans les Maures, au crépuscule, j'avais tellement l'impression que les Maures vivaient, en se détachant, toutes noires sur un ciel violet profond (ce qui me rappelle d'ailleurs un peu l'impression liée à mon hangar à tabac). L'arrivée au Mont-saint-Michel, en 1998, et toute la promenade du Chemin des Dames, jusqu'à l'abbaye de Vauclair...
Enfin, demain, ce sera tout simplement les Ardennes, mais j'en suis bien contente...
Et à part ça, je poursuis ma lecture de (tout!) Jane Austen... Après Emma et Mansfield Park, voici Northanger Abbey.
02 mai 2008
Claude Nougaro & mai 68
Merci pour ce lien, Tisseuse (une si fidèle lectrice...)










