06 octobre 2008
Stéphane MALLARME, "Soupir"
"Mon âme vers ton front où rêve, ô calme soeur,
Un automne jonché de taches de rousseur,
Et vers le ciel errant de ton oeil angélique,
Monte, comme dans un jardin mélancolique,
Fidèle, un blanc jet d'eau soupire vers l'Azur!
- Vers l'Azur attendri d'octobre pâle et pur
Qui mire aux grands bassins sa langueur infinie,
Et laisse sur l'eau morte où la fauve agonie
Des feuilles erre au vent et creuse un froid sillon,
Se traîner le soleil jaune d'un long rayon."
Stéphane MALLARME,
"Soupir"
Poésies, 1864.
Réserve naturelle de Condette, septembre 2008.
05 juillet 2008
L'avoir lue en entier ou pas...
Ou, pour une lectrice qui me demande si je dors encore o;)))
(Il est vrai qu'en ce moment, j'ai la prétention de lire Jane Austen en-en-tier. J'avance, mais je n'ai point tout lu encore ! Il me reste à reprendre "Mansfield Park", à lire "Les Sanditon", un autre roman inachevé, et quelques Juvenilia opera).
Oui! Qui a lu Yourcenar en entier ? J'imagine que ses biographes, Josyane Savigneau et Michèle Goslar, l'ont fait. Il est à peu près obligatoire de lire l'oeuvre d'un auteur sur lequel on travaille - de procéder au "défrichage" de l'oeuvre, c'était le terme que ma cousine avait écrit dans une de ses lettres (à moi adressée) lorsqu'elle avait commencé sa thèse de doctorat).
Donc, je n'ai pas la prétention d'avoir lu Yourcenar en entier! Hélas! Ma lecture est même plutôt une lecture à hue et à dia, de bric et de broc, mais affective, profondément, et dépendant des périodes où j'ai découvert ou exploré l'écrivain.
"Le" coup de coeur, ce fut à un Midi de la Poésie, en 1981, où (feu) Suzanne X***, une professeure du Conservatoire et récitante de grand talent, lut intégralement "Clytemnestre ou le crime", extrait de ce mince et magnifique recueil de proses poétiques, "Feux" (dont on peut supposer, pour la petite histoire, qu'il lui fut inspiré par ses déboires amoureux avec l'éditeur A.F.) Les personnages - et donc, les écrits de "Feux" sont intenses, passionnés, ce sont des hurlements de femmes véritablement à l'agonie, poussées au crime ou au suicide.
C'est cela que j'ai adoré dans "Feux". Cela et la référence constante à l'Antiquité.
Mais je me trompe de peu. Le bouleversement premier, (bien que je n'aie pas entièrement mesuré la portée de l'oeuvre, loin de là), c'est "Alexis ou le traité du vain combat", lu quand j'avais 20 ans. Cela allait de pair, (pour celui ou celle qui lira entre les lignes), avec le bouleversement déclenché par la lecture des "Faux Monnayeurs" de Gide, ou de "La confusion des sentiments" de Stefan Zweig.
En 1981, Yourcenar entrait à l'Académie et la seule personne avec qui j'en parlais (hormis mes parents), c'était Louis Daubier, mon professeur de français. Nous trouvions ça fabuleux et nous échangions des articles et/ou nos impressions personnelles, après l'une ou l'autre émission télé, après l'entrée à l'Académie et les deux discours - celui de Yourcenar dédié à Roger Caillois, et celui de J. d'Ormesson.
La même année, connaissant mon amour pour la poésie grecque, mes parents m'avaient offert "La couronne et la lyre", l'anthologie et l'essai de traduction de la poésie grecque antique. Je m'abîmais sur les vers de Sappho que Yourcenar s'était permis de légèrement trahir, 12/12/12/6 (x3) au lieu de 11/11/11/5 (x3) -ce que n'avait pourtant pas fait Renée Vivien, il est vrai, extrêmement puriste - sur le plan formel si pas sur le plan historique.
Depuis ma rhétorique, je nourris aussi un amour particulier pour trois odes anacréontiques, (j'ai beaucoup aimé, c'est peu de le dire, la poésie lyrique grecque), c'est-à-dire des odes écrites à la manière "de", "Amour mouillé", "Amour piqué par une abeille" (peinte, ô merveille, par Holbein et dont un exemplaire se trouve au musée d'art ancien à Bruxelles - et l'autre à la National Gallery, à Londres) et "La Sandale"). - Illustration, Dürer, Eros, les abeilles et Vénus.
Voilà déjà deux ou trois raisons de "tenir" à un de mes livres de Yourcenar...
Et puis il y eut la trilogie fabuleuse: "Souvenirs pieux" - l'histoire de sa mère, Fernande Cartier de Marchienne, "Archives du nord" - l'histoire de Michel de Crayencour - qui m'a fait me rendre au Mont Noir il y a quelques années (et au Mont des Cats, puisque je n'en étais pas très loin, mais là, cela n'a plus rien à voir avec Yourcenar) - mais je ne sais pas pourquoi, j'ai pilé à la page 575, le signet est resté pile à cet endroit, voilà donc un livre à placer en tête de ma PAL et à terminer. Curieux! Je vais au Mont Noir d'un côté, je ne veux pas rater ça (mais je ne participe pas pour autant à une excursion souvenir), alors que pendant des années, je suis passée et repassée (tous les jours, si pas plusieurs fois par jour) au carrefour Bailli-Louise, où elle est née, sans même m'en douter!
Par un curieux hasard, je possède le premier tome des oeuvres complètes de Yourcenar dans La Pléiade - les romans - alors que celui qui m'intéresse par-dessus tout, c'est le deuxième tome, celui des Essais & Mémoires. Entre autres pour un court essai, "Les songes et les sorts", une sorte de catalogue de ses rêves publié en 1938 (augmenté et revu par la suite) - je pourrais évidemment le lire à la Royale ! Je me suis intéressée aux essais de Yourcenar quand j'ai mieux connu son travail de traductrice. Quand j'ai su qu'elle avait traduit "Les vagues", de Virginia Woolf - et qu'elle l'avait rencontrée. Et pour tout ce qu'elle a à nous enseigner sur la Grèce antique et moderne qu'elle aimait tant.
Voilà qui me fait rêver. Dans son Journal, Woolf raconte la rencontre de sa traductrice française, Mlle Youniac ou un nom de ce genre... élégante, avec une bouche rouge, habillée d'une robe noire à fleurs dorées... (donc, pas si masculine que cela!) Yourcenar va traduire "Les vagues", le roman le plus difficile, le plus inaccessible de Woolf.
Qui lui inspire au moins un article, "Virginia Woolf, une femme étincelante et timide".
Mais c'est sans doute ici que je dois m'interrompre, et c'est d'ailleurs toujours à ce moment-ci que je m'interromps, parce que c'est alors que je devrais commencer à parler de Renée Vivien, de Natalie Barney (bien que! Tout le monde a déjà tellement parlé d'elles! Qu'aurais-je encore d'original à dire à ce sujet?), de Dorothy Bussy, de Virginia Woolf (en lien avec Marguerite Yourcenar).
Mais non! Je m'arrête ici. J'ai trop à dire, même si je sais par où je pourrais commencer... Mais en ai-je encore le courage ou seulement l'envie ?
03 juin 2008
"L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers..." (lecture)
Il est rarissime que je lise dans le métro, pourtant, certain soir, à peine assise sur un banc, dans l'attente de la rame direction Stockel, j'ouvrais "L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers", de Nicole VERSAILLES.
Très vite, ce livre qui aurait pu s'intituler aussi "Lettre à Eugénie" -puisqu'il se présente sous la forme d'une longue missive- m'a fascinée. Au retour, installée dans la rame en direction de Saint-Guidon, j'ai replongé dans ces pages, et j'en étais arrivée à la naissance de la narratrice, en plein tohu-bohu de la guerre, au moment où j'ai dû refermer mon livre pour débarquer dans un quartier encore sous surveillance policière...
Et déjà, j'avais découvert, au début de ce court et dense volume, des faits de vie auxquels je suis particulièrement sensible.
***
Roman autobiographique, donc, regard porté sur l'histoire de trois femmes, Eugénie, la grand-mère, Suzanne, la mère, et enfin, "Elle", la fille... Déroulement de souvenirs éclairé, coloré d'imaginaire, longue lettre à Eugénie, cette grand-mère qui, nous dit d'emblée la narratrice, est "morte avant d'être ma grand-mère"...

Le portrait "d'Eugénie",
(c) Nicole Versailles
Tout de suite, la photographie, le portrait en mots d'Eugénie, à l'aube de sa vie de femme, nous accueillent, nous envoûtent. Un dialogue s'installe entre la "petite-fille" et sa grand-mère, et l'on éprouve très vite le sentiment qu'elles s'interrogent et se répondent mutuellement.
On y retrouve la plume de Nicole Versailles, ses interrogations, ses élans d'affection, ses réflexions intimes, ses possibles, ses peut-être, sa passion, ses affirmations hautes et claires, sa quête ininterrompue, volontaire, sa soif d'aimer, ses révoltes intérieures, un soupçon de férocité parfois, dans l'écriture, mais toujours teintée d'humour ou de tendresse... Bref, toute cette sensibilité qu'on lui connaît.
Et puis tant de questions! (Et autant de réponses esquissées)... Donc, autant de débats intérieurs! Car si l'auteure se propose de répondre à ses questions intimes, en l'absence d'abondants éléments explicatifs sûrs et certains, ou d'un catalogue
de souvenirs solidement étayé par les confidences familiales, il y a tout de suite les alternatives plausibles.
Ainsi, lorsque la mère de l'auteure s'est mariée, comment a-t-elle été accueillie dans sa nouvelle famille? Nicole suggère, explique, développe. Oui, c'est peut-être ça qui s'est passé. Mais... L'honnêteté intellectuelle la pousse tout aussitôt à nous mettre en garde: attention ! Cela ne s'est peut-être pas exactement déroulé ainsi! En fin de compte, la réalité, ce fut peut-être tout autre chose...
Ce que nous savons de nos ancêtres est tellement variable! Variable selon ce que nos ascendants nous ont raconté... Variable en fonction de nos sensibilités. Ici, on entrera d'emblée dans les mondes intérieurs des personnes, au coeur de l'humain donc, univers de prédilection de la narratrice.
Et dans le monde intérieur, il n'y a pas la vérité, il n'y a pas une vérité, mais peut-être, des vérités... Ce qui fait dire à notre auteure:
"J'ignore où se cache ma vérité, sans doute dans un tiroir oublié, ou peut-être plusieurs, oui c'est ça, beaucoup de tiroirs oubliés, d'armoires poussiéreuses, de greniers inquiétants, de caves fermées à double tour. Serrures têtues. Clés rouillées, corrodées, rongées, qui tournent rauque, qui tournent fou..."
***
"Trève de paroles inutiles..." clôt l'introduction à la dernière partie, "Il était deux fois", le "récit de vie" de Nicole Versailles. "Récit de vie" où nous entrons dans les souvenirs personnels. "Récit de vie" où pour suivre l'auteure avec le plus de fidélité possible, nous renoncerons à faire la part du souvenir et de l'intime, du réel et du rêve, du poétique et du littéraire. Comme dans toute vie, parfois plus, parfois moins, il y a les séparations, les déchirures, les apprentissages - je dirais même, les initiations - les petits bonheurs et les grandes angoisses. Et revient toujours, comme un leit-motiv, l'importance vitale des mots, ("Soixante crocodiles"), des noms... De la vie, ("Nom, prénom s'il vous plaît?") Ou de leur antithèse, le silence, ("Le grand taire"), ("Un cahier à la poubelle"), voire de la mort, ("Seize ans, c'est un bel âge pour mourir").
Mais abstenons-nous de déflorer davantage les jardins intérieurs de Nicole Versailles...
Car le plus grand signe d'amitié que nous puissions témoigner à un écrivain est, en lisant son livre, de partir en voyage avec lui, afin de dialoguer à notre tour avec cet "Enfant à l'endroit", cet "Enfant à l'envers"...
VERSAILLES (Nicole),
"L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers"
Préface d'Armel Job
Editions Traces de vie, 2008
***
A lire également :
Critique du livre hez Lorraine et Impressions de lecture chez Alain x.
Bibliographie succincte:
"Tout d'un blog", essai, 2008
"Cuisine intérieure" et "Lettres rouges sur fond noir", nouvelles,
(carnet "Eclats de paroles")
"Petites paroles inutiles", carnet intime,
(http://coumarine.canalblog.com)
Articles et poèmes parus dans diverses revues littéraires et sur la Toile.
16 mai 2008
Le héros austenien (2)
Je pense encore à un anti-héros de Jane Austen, le colonel Brandon - qui est un des héros "de fait" de son roman... Donc, dans "Raison et sentiments", Elinor (la raison) épousera Frederick, et Marian, (la passion), épousera le colonel Brandon après toute une transformation intérieure due à sa déception amoureuse et à la maladie.
Tout d'un coup, j'ai pensé à "Guerre et paix", un autre roman dont j'ai tellement aimé le héros (qui avait un côté très anti-héros aussi, quoique d'une épaisseur nettement supérieure aux personnages de Jane Austen), Pierre Bézoukhov - je l'ai déjà écrit au début de ce blog-ci, et ce fut l'occasion d'un échange de mails très plaisant avec un écrivain français, Pierre Lorrain, également passionné par "Guerre et paix", par Tolstoï et la Russie. Là aussi, on a affaire à une héroïne jeune et sentimentale, Natacha, et à un héros qui ne transige pas avec la morale, un homme d'honneur (un peu bête à la limite, mais qui se "rattrape" avant de mourir), le prince André.
Mais je ne peux pas introduire d'échelle de valeurs entre ces personnages - Austen et Tolstoï ne peuvent pas se comparer entre eux... Le propos est radicalement différent, le parti romanesque aussi.
Et je me suis tout d'un coup fait la réflexion que les romans de Jane Austen sont la saga de l'Angleterre entre 1808 et la chute de Napoléon (au début de "Persuasion", Napoléon est prisonnier à l'île d'Elbe), qu'elle est dans le camp "anglais"... Tout comme "La guerre et la paix" est un roman sur une de ces guerres que les Russes qualifiaient de "patriotique".
Comment expliquer ce que je ressens? Culturellement, j'ai toujours été très près de la France. Mais je déteste Napoléon (je ne puis que détester l'homme, ses guerres et son régime). Et souvent (encore aujourd'hui), je passe à Waterloo (à côté du Lion). Pour le moment, je baigne un peu là-dedans.
Et pourquoi j'aime tellement Jane Austen ? Elle me fascine. C'est une femme écrivain ! Une femme écrivain qui écrit, qui publie et qui connaît le succès. Et dans l'Angleterre du XIXème siècle. Alors même qu'un de ses frères adorés fait de mauvaises affaires. Elle voyage, déménage, négocie avec ses éditeurs et s'octroie même le luxe de refuser une proposition d'écriture d'un livre d'histoire sur les Saxe-Cobourg. Elle écrit tous ses livres à la main, sur des cahiers...
Même pas à la machine, même pas à l'ordinateur. Comment faisait-elle? Et elle meurt si jeune... A 41 ans ! A 41 ans, je n'avais pas fait grand-chose dans ma vie (sur le plan artistique). Sauf travailler pour un employeur. Et cela a été une de mes plus grandes douleurs ! Alors qu'aujourd'hui, "sans profession", j'écris et je peins.
Comme tout cela est curieux !
Le héros austenien (2)
Je pense encore à cet "anti-héros" de Jane Austen, le colonel Brandon - qui est un des héros "de fait" de son roman... Donc, dans "Raison et sentiments", Elinor (la raison) épousera Frederick, et Marian, (la passion), épousera le colonel Brandon après toute une transformation intérieure due à sa déception amoureuse et à la maladie.
Tout d'un coup, j'ai pensé à "Guerre et paix", un autre roman dont j'ai tellement aimé le héros (qui avait un côté très anti-héros aussi, quoique d'une épaisseur nettement supérieure aux personnages de Jane Austen), Pierre Bézoukhov - je l'ai déjà écrit au début de ce blog-ci, et ce fut l'occasion d'un échange de mails très plaisant avec un écrivain français, Pierre Lorrain, également passionné par "Guerre et paix", par Tolstoï et la Russie. Là aussi, on a affaire à une héroïne jeune et sentimentale, Natacha, et à un héros qui ne transige pas avec la morale, un homme d'honneur (un peu bête à la limite, mais qui se "rattrape" avant de mourir), le prince André.
Mais je ne peux pas introduire d'échelle de valeurs entre ces personnages - Austen et Tolstoï ne peuvent pas se comparer entre eux... Le propos est radicalement différent, le parti romanesque aussi.
Et je me suis tout d'un coup fait la réflexion que les romans de Jane Austen sont la saga de l'Angleterre entre 1808 et la chute de Napoléon (au début de "Persuasion", Napoléon est prisonnier à l'île d'Elbe), qu'elle est dans le camp "anglais"... Tout comme "La guerre et la paix" est un roman sur une de ces guerres que les Russes qualifiaient de "patriotique".
Le lion de Waterloo
Comment expliquer ce que je ressens? Culturellement, j'ai toujours été très près de la France. Mais je déteste Napoléon (je ne puis que détester l'homme, ses guerres et son régime). Et souvent (encore aujourd'hui), je passe à Waterloo (à côté du Lion). Pour le moment, je baigne un peu là-dedans.
Et pourquoi j'aime tellement Jane Austen ? Elle me fascine. C'est une femme écrivain ! Une femme écrivain qui écrit, qui publie et qui connaît le succès. Et dans l'Angleterre du XIXème siècle. Alors même qu'un de ses frères adorés fait de mauvaises affaires. Elle voyage, déménage, négocie avec ses éditeurs et s'octroie même le luxe de refuser une proposition d'écriture d'un livre d'histoire sur les Saxe-Cobourg. Elle écrit tous ses livres à la main, sur des cahiers...
Même pas à la machine, même pas à l'ordinateur. Comment faisait-elle? Et elle meurt si jeune... A 41 ans ! A 41 ans, je n'avais pas fait grand-chose dans ma vie (sur le plan artistique). Sauf travailler pour un employeur. Et cela a été une de mes plus grandes douleurs ! Alors qu'aujourd'hui, "sans profession", j'écris et je peins.
Comme tout cela est curieux !
15 mai 2008
Le héros austenien (1)
Le héros masculin austenien est multiple.
Il y a le héros par excellence: Mister Tilney dans "Northanger Abbey", Frederick Ferrars, dans "Raison et sentiments", tous deux jeunes et séduisants; le capitaine Wentworth dans "Persuasion" et surtout, bien sûr, Mr Darcy, dans "Orgueil et préjugés".
Et Austen leur fait dire parfois des choses tellement délicieuses que je ris à moi toute seule.
Sociologiquement, ils nous donnent une idée du monde dans lequel Austen évolue. Frederick Ferrars est un cadet de famille qui pourra "s'établir" grâce à la générosité du colonel Brandon. Le colonel Brandon lui confiera un "bénéfice", c'est-à-dire une cure (dans la religion anglicane, bien sûr, -donc, il pourra se marier - et, dit-il, faire les homélies les plus courtes possibles...) - tout comme M. Tilney, qui est clergyman. Le capitaine Wentworth est dans la Royal Navy - tout comme un des frères de Jane Austen, et Darcy est noble (mais riche, lui...) Le héros de Mansfield Park, Edmond Bertram se prépare aussi à devenir clergyman et c'est même ce qui va l'unir à sa cousine (oh, un mariage entre cousins???) Fanny Price - qui prend ardemment la défense du métier de clergyman.

Il y a le héros qui est un anti-héros, personnage apparemment mineur, au début du roman, il se manifeste tout d'un coup par un comportement incompréhensible (M. Knigthley dans "Emma") ou prévisible - le colonel Brandon dans "Raison et sentiments". Plus âgé que l'héroïne (le colonel Brandon a une bonne trentaine d'années alors que Marian Dashwood n'en a pas 20), il a déjà vécu, déjoue les manoeuvres des vils séducteurs (l'infâme Willoughby, toujours dans "Raison et sentiments"), et il connaît (et méprise) le monde, les artifices, et par-dessus tout, la parole trahie.
Cette caractéristique, il l'a en commun avec le héros austenien. Dans "Orgueil et préjugés", Darcy contraint Wickham à épouser la jeune soeur d'Elisabeth Bennet avec laquelle il s'est enfui - et dans ce milieu et à cette époque, la fuite d'une jeune fille (ou d'une femme mariée) avec un mauvais garçon leur est absolument et définitivement fatale.
Et puis, évidemment, il y a le mauvais garçon. Il y a toujours une série de personnages veules, intéressés, mesquins, inintelligents, plus ou moins manoeuvriers de canapé, coureurs de jupons... Certains se prennent à leur propre piège et gâchent leur vie (tels Willoughby dans "Raison et sentiments", qui aime vraiment Marian, mais préfère le mariage riche, et Henry Crawford, dans "Mansfield Park", qui finit par "trahir" Fanny Price en prenant la fuite avec une femme mariée (et cousine de Fanny, de surcroît).
Souvent, par mesquinerie pure et simple, ils s'attachent à nuire aux héros, par exemple, John Thorpe, dans "Northanger Abbey", va raconter au Général Tilney que Catherine Morland est riche et d'un rang élevé, socialement, alors qu'elle est simplement issue d'une famille honorable. Vanter ses amis lui permet de se vanter lui-même... Plus tard, il la démolit complètement dans l'esprit du Général en disant que non, elle est pauvre, que sa famille est obscure et qu'elle ne vaut pas la peine qu'on s'y intéresse.
Il y a beaucoup de mauvais garçons chez Jane Austen. Mais leurs crimes sont rarement majeurs. Ils ne tuent personne, non, ils se bornent à chercher la dot intéressante et à l'épouser, ou pire, à séduire, engrosser et abandonner; plus rarement, ils escroquent (comme M. Elliott, le cousin de Anne Elliot, héritier du titre et du domaine, dans "Persuasion").
Parfois, ils sont ridicules et snobs, aussi collants que de la cyanolite, ils se plaignent d'un froid excessif comme de la chaleur estivale (et c'est très drôle...) en général, ils disparaissent de la circulation... Jane Austen les déclare assez vite inintéressants "pour nos héros" et surtout pour le lecteur. Exit le mauvais garçon...
Enfin, et jusqu'à présent, je n'ai rencontré qu'un personnage de ce type, il y a le faux héros austenien, comme Frank Churchill, dans "Emma". Pendant tout le livre, on croit qu'il va demander Emma en mariage, sans qu'Emma y tienne spécialement d'ailleurs (elle veut marier tout le monde mais ne veut surtout pas se marier elle), alors qu'il est fiancé secrètement à un autre personnage du roman... Et ce quiproquo tient le lecteur en haleine jusqu'à la fin.
Mais difficilement en haleine, parce que tout de même, des romans qui datent de 1808 à 1818, ce n'est pas si facile que cela à lire.
Alors, pourquoi je les lis ?
Réponse: pour faire quelque chose d'intéressant...
Et faire suer mes lecteurs avec des articles interminables...
Thomas GAINSBOROUGH. Miss Linney & son frère.
13 mai 2008
Janéite
Voilà une vidéo extraite de "Raison et sentiments", d'Ang Lee, qui présente bien les caractères des deux soeurs, Elinor et Marian Dashwood (on ne voit pas leur mère et heureusement, elle est d'un fade!) C'est ainsi qu'on appelle les "fans" de Jane Austen, les Janéites. Mais pour être "janéite", il faudrait que j'aie vraiment tout lu (et à plusieurs reprises, car ce sont des romans si denses!)
Portrait de Jane Austen par Cassandra Austen.
Aquarelle.
Je viens de lire coup sur coup "Emma", tomes 1 et 2, "Mansfield Park" et "Raison et sentiments" - "Sense & Sensibility". J'adore "Raison et sentiments". J'ai calé dans "Northanger Abbey" (mais je vais le reprendre et continuer) où Jane Austen parle pourtant de l'importance du roman gothique dans la vie des jeunes filles de la société anglaise des son temps. Ses héroïnes ne ressemblent pas du tout aux héroïnes des soeurs Brontë. Elles sont beaucoup plus sages. Laquelle serait ma préférée? Elinor Dashwood, pour la passion intérieure et la "raison" personnifiées? Je n'ai pas envie de ressembler à Marian Dashwood. Ou la sage et fidèle Anne Elliott? Mais je n'ai pas la vocation d'une Cendrillon. En même temps, je visionne des films tournés d'après Jane Austen ("Persuasion" et "Raison et sentiments", d'Ang Lee), ou sur Jane Austen. Il y a de quoi y passer des heures !
Emma Thompson.

Anne Elliott et le Capitaine Wentworth
dans "Persuasion"

Le (beau et séduisant) colonel Brandon,
héros et gentleman austenien,
alias Alan Rickman
14 avril 2008
Etre écrivain...
C'est quoi être écrivain ?
C'est quoi être auteur, auteure ?
C'est quoi être écrivant ?
C'est quoi être poète ?
C'est quoi être blogueur ?
Et quand a-t-on le droit de se parer d'un de ces titres ?
Sont-ce des états, des métiers ou une identité?
Si on a publié mais qu'on ne publie plus,
Qu'est-on ?
Ex-écrivain ?
Ex-poète ?
Ex-auteur, ex-auteure?
Ou djust une mère à chats ?
Si on a écrit & publié et qu'on est blogueur, blogueuse, qu'est-on?
Djust blogueur, blogueuse, à ne pas confondre (surtout pas) avec l'écrivain?
Qu'est-ce que ce blog que l'on tient justement?
Puisqu'il n'est ni recueil de poèmes, ni roman, ni recueil de nouvelles, ni pièce de théâtre?
Pourquoi les blogs d'écrivain(s) ressemblent-ils désespérément à une vitrine promotionnelle d'une oeuvre en train de s'éditer?
C'est une question sur laquelle j'aimerais écrire. J'ai un bout de réponse, déjà depuis un certain temps, que j'ai envie de développer.
Etre écrivain, c'est une entreprise économique à part entière. De cela, au moins, je suis sûre.

Et de quoi se soucie l'écrivain ? Se soucie-t-il de ses lecteurs? Seulement de ses lecteurs?
Pourquoi les lecteurs n'écrivent-ils pas aux auteurs qu'ils aiment ?
Comme nous blogueurs, commentons les articles des blogueurs et des blogueuses que nous aimons?
Pourquoi ? Mais parce qu'on ne reçoit pas de réponse, bien sûr...
Je n'ai pas souvent écrit à des écrivains, je me souviens d'une seule occasion et je n'ai jamais reçu de réponse, ce qui me semblait naturel. Juste... Un avis de parution ultérieure, mais j'en étais très satisfaite, puisque j'avais envie de suivre cet écrivain.
De quoi me souciais-je le plus, quand j'ai publié "Bruxelles, ville d'humanisme" ?
De faire connaître et aimer mon Bruxelles ?
De mes lecteurs ?
Des articles dans la presse, à la radio et en télé?
De l'état de ma coiffure ou de la couleur de mon fond de teint?

Oui, qu'est-ce qu'être écrivain ?
(à suivre...)
Vers 19h44... Tout d'un coup, j'ai un doute. Ai-je envie de réfléchir sur ces questions? Ai-je encore envie de bloguer? Deux jours sans rien écrire, sans quasiment ouvrir l'ordinateur - sauf pour discuter de ce travail sur Proust, avec mon fils. Est-ce que ça m'a manqué? Non. Peut-être est-ce parce que je suis fatiguée? Je ne sais pas. Serais-je en train de me lasser du blog? Ce serait bien la première fois depuis longtemps que je me lasse de quelque chose d'internet. Je blogue depuis juin-juillet 2004. C'est peut-être normal que je me fatigue. J'ai épuisé beaucoup de magie du blog et de l'internet, j'ai beaucoup raconté aussi, beaucoup écrit qui a disparu dans mes archives. Même moi, je ne sais plus tout ce que j'ai écrit... Ce soir, j'ai envie de voir un film, juste un film distrayant. Pas la télé, non, pas les émissions de variétés, pas les séries américaines ennuyeuses, pas la machine du JT à nous enfoncer le Tibet et les Farc dans la tête, non plus, juste envie de voir un film... La blogueuse, l'ex-auteure et l'artiste dans les limbes sont fatiguées...
11 avril 2008
Une spéciale "dédicace"
(Musicale & ringarde o;)
A mon fils qui va me tapeeeeeeeer quand il recevra mon mail avec ce lien-là...
Mais voilà, il apprend Marcel Proust en littérature! Alors! Et demain, il va plancher sur une magnifique phrase de Proust, que j'ai décortiquée (pour) avec lui la semaine passée, après une petite marche Adeps pourvoyeuse d'oxygène...
« Et, comme la durée moyenne de la vie – la longévité relative –
est beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations poétiques que pour
ceux des souffrances du cœur, depuis si longtemps que se sont évanouis les
chagrins que j’avais alors à cause de Gilberte, il leur a survécu, le plaisir
que j’éprouve, chaque fois que je veux lire, en une sorte de cadran solaire,
les minutes qu’il y a entre midi un quart et une heure, au mois de mai, à me
revoir causant ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet
d’un berceau de glycines. »
A l’ombre des jeunes filles en
fleurs, « La Pléiade »,
pp 625-630.
Mon fiston que j'adore et avec qui je passe 44 minutes au téléphone à l'écouter me parler du livre (lu in thet NDLS a.u.b.) "Het verdriet van België" - "Le chagrin des Belges" qu'on a lu ensemble (sauf que je l'ai interrompu pour le lui donner); à me parler de sa nuit blanche (sa première "charrette") à écrire un dossier de dix pages sur la sécurité sociale aux Etats-Unis (en anglais!)
Fils qui se sent tout à fait belge d'ailleurs et qui est presque parfait trilingue... En langues vivantes - contrairement à sa mère qui était trilingue en langues mortes (littérature française, latin et grec)
Mon fils et ses copains qui apportent des madeleines à leur cours de littérature française... (Et moi qui amenais des chocolats à mes élèves... Quand je leur mitonnais un contrôle général particulièrement difficile... En souvenir de notre prof de français qui faisait de même...)
Mon fils qui va partir en Erasmus cinq mois en Finlande, entre août et décembre 2008... Si tout va bien! Je croise les doigts pour lui ! Et lui souhaite de tout coeur que cela se fasse.
Mon fils dont je suis si fière et que j'aime tellement !
18 octobre 2007
E-Bibliothèque & Ostende
Je suis sur la E-bibliothèque, bibliothèque en ligne de Lisieux. Après avoir fait un 'crochet' par le blog d'Hélène, 'La boîte à livres' - en somme, c'est un peu un blog comme celui de Marc, Bibliotheca, que j'ai suivi attentivement, dès ses débuts.
Je 'feuillette' l'index. Je clique sur BAUDELAIRE - journal intime - 'Mon coeur mis à nu'
Et qu'est-ce que je lis?
'Le premier venu, pourvu qu'il sache amuser,
a le droit de parler de lui-même.' (BAUDELAIRE)
Bon, et après ça, qu'est-ce que je fais? Je ne pense pas être très amusante, en ce moment, si je prends l'expression dans son sens propre, bien sûr.
Moral, forme, rien n'est au top pour le moment. Ce n'est pas très gai pour les amis, j'ai peur qu'ils se lassent. Ce n'est pas gai pour moi non plus. En fait, physiquement parlant, j'ai souvent mal, nuque, dos, tête, épaules et coudes (sauf lundi, là, je n'ai pas eu mal). Je dors mal (réveillée tôt le matin, syndrome des jambes qui bougent, cauchemars) si j'ai mal à la tête, même un tant soit peu, la journée est quasi fichue. Un léger mal de tête me rend brouillardeuse et je parle difficilement, un mal de tête plus prononcé me rend malade. J'espère très fort qu'après deux-trois jours à Hurtebise, ça ira mieux. En général, ça va vite beaucoup mieux, mais quand je rentre à Bruxelles, je ne sais pas, je ne peux pas décrire ça, quand je vois les tours de Bruxelles se profiler, depuis la E411 (ou toute autre autoroute), j'ai l'impression d'être ramenée, presque de force (ce qui n'est pas le cas, mais il s'agit de la force du destin, je crois), à ma prison.
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Et pourtant, hier, je suis allée à l'académie. Je crois que c'est la première fois depuis longtemps que je n'ai pas rouvert l'ordi, après avoir mangé, rangé, etc. Je suis allée tout de suite au lit, lire, dormir, tant bien que mal. Pour le moment, j'ai un peu 'abandonné' "La plage d'Ostende" et je lis plutôt dans "Du côté d'Ostende" qui me plaît mieux. Peut-être parce que le récit d'un personnage âgé est plus crédible que les paroles d'un adulte qui revisite sa passion d'enfance? (Je pense à Emilienne - et le héros de "Du côté d'Ostende", c'est Henri). Régulièrement, je replonge alors dans "La plage d'Ostende" pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants.
Je reste toutefois un peu sceptique sur ces amours inconditionnelles, démesurées, fidèles, inamovibles, qui font que les personnages meurent avec la mort de l'autre. Emilienne meurt après la mort de Léopold, Henri, je ne sais pas encore, Gilbert, un jeune, se suicide parce que Henri ne l'aime pas ou parce qu'il croit qu'Henri aime Emilienne, alors que c'est Léopold, le peintre, que Henri aime. Je ne sais pas, c'est très agréable à lire, j'aime beaucoup la façon de raconter, je retrouve du Gide, là dedans, est-ce que je retrouve du Green? Non, pas du tout.
Impression de fatalité, au sens grec du terme, comme dans la tragédie antique. Quoiqu'on fasse, on n'échappe pas à son destin. Emilienne aime Léopold depuis l'âge de 11 ou 12 ans. Léopold se marie. Henri aime Léopold, il se fait le chevalier servant de l'épouse de Léopold et d'Emilienne. Mais Léopold, quoique marié, aime Emilienne. C'est donc réciproque. Gilbert, le fils de Colette, l'amie d'enfance d'Emilienne, aime Henri.
Tout cela, tout à fait (ou presque) comme dans Andromaque.
Il y a aussi, quelque chose d'imperceptible, quelque chose qui est commun à une Maud Frère (surtout quand je pense à 'Guido', où il y avait une relation d'amour quadrangulaire et à 'L'ange aveugle'), -que l'on ne lit plus guère- et à une Jacqueline Harpman.
Mais quoi? Peut-être le fait que les héros ne peuvent rien face à leurs sentiments ou aux passions. Ils sont pris, définitivement pris, par leur amour pour un être inaccessible et ne trouvent d'oubli que dans la mort... Mais il faut du roman. La vie en manque tellement! Dans la vie de tous les jours, si j'avais dû mourir chaque fois que j'ai vécu une histoire d'amour sans issue, je serais morte plusieurs fois! Parole! Or, je suis bien vivante. Plus survivante que vivante, mais vivante.
La seule chose qui m'empêche tout à fait de rêver, c'est (comme pour l'architecte De Coninck qui tombait dans la villa de Genval comme un cheveu dans la soupe), l'hôtel Hannon où Emilienne est censée habiter. Pour moi, l'hôtel Hannon est un immeuble appartenant à la commune de Saint-Gilles, occupé par l'espace Contretype, qui y organise des activités culturelles. Manque de pot, je le connais trop bien, puisqu'il est situé à la lisière de mon ancien quartier (Ixelles, Ma Campagne, Saint-Gilles). Je sais, je suis chiante et chichiteuse, mais je crois que j'aurais autant aimé la mention d'une maison ou d'un hôtel n'ayant jamais existé. Evidemment, l'hôtel Hannon a été, comme l'hôtel Solvay, Van Eetvelde & consorts, un hôtel de maître particulier. Mais ce temps-là est tellement révolu !
Sinon, j'aime bien retrouver dans un roman des noms à consonance bien de chez nous. Parfois, on dirait plus des noms que des personnages, comme 'Mme VAN ???' - une femme mécène, sorte de cheville romanesque autour de laquelle toute l'histoire, voire, les deux histoires, s'articule.


















