26 novembre 2008
L'orchestre rwandais (2)
Extrait de VERCORS, "Le songe" :
"... Est-ce que cela ne vous a jamais tourmenté? Quand, dans les jours heureux, allongé au soleil sur le sable chaud, ou bien devant un chapon qu'arrosait un solide bourgogne, ou encore dans l'animation d'une de ces palabres stimulantes et libres autour d'un "noir" fleurant le bon café, il vous arrivait de penser que ces simples joies n'étaient pas des choses si naturelles. Et que vous vous obligiez à penser à des populations aux Indes ou ailleurs, mourant du choléra. Ou à des Chinois du Centre succombant à la famine par villages; ou à d'autres que les Nippons massacraient ou torturaient, pour les envoyer finir leurs jours dans le foyer d'une locomotive.
... Est-ce que cela ne vous tourmentait pas, de ne pouvoir leur donner plus qu'une pensée - était-ce même une pensée? Etait-ce plus qu'une imagination vague? Fantasmagorie bien moins consistante que cette douce chaleur du soleil, le parfum du bourgogne, l'excitation de la controverse. Et pourtant, cela existait quelque part, vous le saviez, vous en aviez même des preuves: des récits indubitables, des photographies. Vous le saviez et il vous arrivait de faire des efforts pour ressentir quelque chose de plus qu'une révolte cérébrale, des efforts pour "partager". Ils étaient vains. Vous vous sentiez enfermés dans votre peau comme dans un wagon plombé. Impossible d'en sortir.
... Cela vous tourmentait parfois et vous vous cherchiez des excuses. "Trop loin" pensiez-vous. Que seulement ces choses se fussent passées en Europe! Elles y sont venues: d'abord en Espagne, à nos frontières. Et elles ont occupé votre esprit davantage. Votre coeur aussi. Mais quant à "ressentir", quant à "partager"... Le parfum de votre chocolat, le matin, le goût du croissant frais, comme ils avaient plus de présence... "





