Mes carnets

L'image est au bout du pinceau, l'image est au bout du stylo

19 juin 2008

A la lisière de la forêt...

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Elle est assise au bord d'un chemin.

J'étais à la recherche d'un ruisseau quand je l'ai trouvée là, qui m'attendait.

Un bouquet de fleurs sur les genoux. Des fleurs des champs, digitales, chardons, marguerites à profusion, ail sauvage, fougères, folle avoine... Elle sourit suavement. Ses jambes se balancent en rythme et elle me regarde venir, l'air amusé. Des cheveux fous dans la nuque, une barrette qui glisse le long de ses mèches effilées. Elle sourit.

Les fleurs se confondent avec celles de sa robe. Sa robe préférée: un semis de marguerites ivoire et mauve, des feuillages d'émeraude, un décolleté carré à petit noeud, la jupe dansant la ronde autour d'elle. Des chaussettes tricotées main, des sandalettes.

Toute mutine, elle descend de son talus et se met debout.
Je vois alors qu'elle est encore très petite. Mais elle ne se gêne pas pour m'observer!
"Tu en as mis du temps pour arriver !"
"Oui? Tu trouves?"
"Oui, je trouve."

"Qu'est-ce que tu as fait en m'attendant?"

Elle a un geste désinvolte et vague. Les fleurs, assoiffées, penchent un peu leur calice vers la terre et s'éparpillent. Surprise, je les vois prendre racine et devenir plus hautes encore, plus colorées, plus luxuriantes qu'entre ses doigts. 

"Je me suis baladée" me répond-elle. Baladée? C'est tout? Elle hoche la tête. Je l'imagine, de jour, de nuit, pendant toutes ces années, vêtue de sa petite robe et chaussée de ses sandalettes, se "baladant", comme elle dit, d'un coin à l'autre de la terre et des océans, par tous les temps.  Etrange petite fée de la forêt... 

"Tu sais, me dit-elle, sérieuse, ça a changé par ici !"

Je le vois que ça a changé. Rien que ce champ d'éoliennes que j'aperçois, là-bas... J'essaie de m'y retrouver, j'ai un geste de découragement. Alors elle me regarde, sans mot dire, elle a l'air de comprendre. Toutes ces heures de vie qu'elle a économisées là-bas, assise dans la forêt. Les cours d'arithmétique à l'école,  et les problèmes de prix d'achat, de prix de vente et de prix de revient. L'ardoise et l'éponge. La plume qui grinçait sur les cahiers d'écolière. Les voyages à l'étranger. Rosa, la Rose et toutes les conjugaisons latines et grecques. Les examens. Puis Eluard. Et le premier amour. Et le premier baiser. Et mon unique enfant.

Qu'importe le reste ?

J'ai eu envie de m'asseoir à mon tour sur le talus et d'attendre. Mais d'attendre quoi ?

Puis, d'un bond, elle a rejoint la voiture sur la route. Tourné autour du chauffeur. Sans timidité. "C'est à vous ça?" Au oui amusé de la conductrice elle a conclu. "C'est bien. Je peux m'asseoir?" "Oui", lui fut-il encore répondu. Alors, je l'ai suivie, je me suis assise à ma place, le paysage a défilé de nouveau, par les vitres des portières, et à la douce émotion qui m'étreignait, j'ai compris que cette petite fille en robe fleurie qui entrelaçait marguerites et digitales contre son coeur et son esprit n'avait jamais cessé d'être moi ni d'attendre l'aujourd'hui. 

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Schlausenbach, 18 juin 2008.

Posté par pivoineblanche7 à 23:55 - Proses et poèmes - Permalien [#]