Les carnets de Pivoine

Le monde est plein d'images. L'image est au bout de la plume. L'image est au bout du crayon.

05 mai 2008

"... La folie qui pétrit mes mains..." (Franck)

C'est ce que Franck écrit dans son carnet, "J'irai marcher par-delà les nuages".

Il y a écrire sur la folie, l'habiller de mots splendides, en extraire une flambée d'émotions et une sculpture de marbre dansante.

Il y a vivre ma folie: on n'écrit pas pendant la crise, on n'y arrive pas. On sort du sas des urgences d'un grand hôpital bruxellois, les numéros de téléphone s'enfuient hors de vos doigts, les touches jouent la sarabande, l'ombre est totale dans laquelle on évolue, on titube, on monte dans un taxi, on fouille fébrilement son sac à la recherche d'argent, on n'a rien sur soi, juste un tee-shirt, une veste, un pantalon, quelques euros et un mouchoir.

Et le taxi vous vomit devant chez vous, sans clefs. On sonne, sonne, personne n'ouvre ni ne répond. Bien sûr! La folie fait peur! La folie, c'est juste une souffrance qu'on ne peut pas imaginer, qu'on ne peut pas décrire. On aperçoit un passant (qui donc?) on appelle au secours. Et cette personne s'en va en disant non-non de la tête. De quoi avais-je l'air? D'une mendiante? D'une criminelle? Pis, d'une comateuse éthylique? On se couche par terre, parce qu'on ne peut plus tenir debout. L'herbe est froide et mouillée, la terre molle, inhospitalière. On attend que se calment les spasmes musculaires, les mouvements incontrôlés, mais le corps s'engourdit.

Rester éveillée, à tout prix.

La folie est faite de tremblements, elle est la chute, une fois, deux fois, plusieurs fois, les bleus, les éraflures, les hallucinations visuelles, l'entorse, la tête qui se cogne, des rais de toutes les couleurs qui passent devant et derrière soi, le cerveau envahi, il y a le bruit dans la tête, la phrase obsessionnelle que l'on se répète, c'est ta faute, ta faute, ta faute... Le goût altéré, la langue lourde et sèche, il y a ne pas savoir quand on s'en sortira. Il y a surtout essayer d'avancer, pas à pas, et sans y laisser sa vie. Et peut-être qu'on s'en sortira.

Il y a pour vivre, l'instinct et la seule force puisée dans les muscles pour avancer, de maison en maison, de pavé en pavé, de voiture en voiture, de poteau en poteau, pour atteindre le prochain métro, la bonne station, la sortie qui sauve. C'est ainsi que j'ai traversé Bruxelles, à la fois vivante et morte, hagarde et soumettant ma volonté à une lucidité impitoyable. J'ai baissé ma garde dans le Boa, je dormais, des inconnus près de moi, je ne reconnaissais plus rien. J'étais ailleurs.

Une heure pour sortir d'un métro, m'être trompée de station, le calvaire recommence, retourner en arrière au lieu d'avancer, reprendre un métro, me tromper dans les directions, refaire plusieurs fois le tour d'un lieu pourtant connu par coeur, trouver le bon quai, monter, me tromper encore, redescendre... J'imagine que cela doit être ainsi Alzheimer, au début. Au fond, on sait, on connaît l'endroit, les choses, ce qui est juste. Et consciemment, on sait qu'on n'y est pas. Ce foutu corps bouge indépendamment de nous, décide d'aller par là où il veut, mais par là, ce n'est pas juste, ce n'est pas par là que je dois aller.

Par là, non, ce n'est pas juste, ce n'est pas la raison, c'est la déraison.

La folie littéraire, c'est un écrit éblouissant.
L'histoire d'une folie écrite le lendemain,
C'est le récit d'un petit matin horriblement abandonné.

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Tête de Camille Claudel, mains de P. de Wissant,
photographie INSECULA.com
Paris, Musée Rodin.

Posté par pivoineblanche7 à 22:17 - Journal intime - Commentaires [24] - Permalien [#]

Commentaires

oui, tu parles de ce qui cogne, de ce qui submerge, de ce qui prend le dessus...un temps....

Posté par Tisseuse, 05 mai 2008 à 22:39

Un temps heureusement, Tisseuse, pour rien au monde je ne voudrais revivre ça, le pire de tout c'est que je sais que je ne suis pas à l'abri. Mais tranquille pour un temps, tout de même. Enfin, je vais chercher de nouveaux garde-fous (quels mots tut de même !!!) de nouvelles protections.

Posté par Pivoine, 05 mai 2008 à 22:44

Des moments difficiles...qui te font écrire un texte très fort...fort et poignant...

Posté par Coumarine, 05 mai 2008 à 22:52

C'est bouleversant ce que tu decris la... quelle torture...

Posté par Janeczka, 05 mai 2008 à 23:28

J'ai envie de dire comme Coumarine...

Oh, pis.. je te cite, tiens... mais pour parler de ton texte!

La folie littéraire, c'est un écrit éblouissant.

Evidement, c'est sans doute une bien maigre consolation, Pivoine...
Je t'embrasse.

Posté par Val, 06 mai 2008 à 00:02

Mais oui, mais oui, Val, c'est non seulement une consolation mais beaucoup plus que cela... J'ai su sortir en mots quelque chose dont je me souviens vaguement, j'aurais pu être plus précise certes, mais pas trop n'en fallait... ENfin, je veux bien écrire éblouissant, mais vivre un peu plus calmement... Et ce soir, bien que je sois contente, lol, je ne suis pas spécialement calme !!!

Alors, le grand jour se rapproche pour toi !

Posté par Pivoine, 06 mai 2008 à 00:04

Coum, merci. Je sais que tu sais ce qu'il en coûte d'écrire ainsi. (On ne saurait pas faire ça très souvent... Et à ce rythme là, Amélie Nothomb, c'est pas nous !!!)

Posté par Pivoine, 06 mai 2008 à 00:17

Et dire que Renée Vivien, que j'admirais tant, vivait aussi des expériences incroyables (avec son anorexie, en plus)... Comme de dormir sur un oreiller rempli de pavots ou de tubéreuses, je ne sais plus... Comme de marcher 10 kilomètres matin et après-midi en se nourrissant juste de thé et de thé sucré ! Quelle folie ! Elle en est morte à 32 ans, en laissant une oeuvre d'une densité incroyable qui frôle parfois la folie (dans "La Vénus des aveugles")

Posté par Pivoine, 06 mai 2008 à 00:18

Et quand tu baisses ta garde ton écriture est merveilleuse...

Posté par kloelle, 06 mai 2008 à 07:40

magnifique récit oui, éblouissant...
Le petite phrase obsédante qui tourne en boucle dans la tête....

Posté par carnetcache, 06 mai 2008 à 07:42

De tout ça je ne retiendrai qu'une chose terrifiante: "horriblement abandonnéE"

Je t'embrasse et te souhaite un bon jour Pivoine :)

Posté par Désirée, 06 mai 2008 à 07:52

Bonjour Pivoine

Souvent, je ne sais ce qui retient mes mots, une toute aussi "horrible pudeur" ou bien, un refus, tout aussi horrible... et qui ne me torture pas d'ailleurs, c'est une simple gêne pour communiquer, plutôt "taiseuse de nature". J'ai la même réaction que Désirée. "horriblement abandonnée" mais par qui Pivoine, par qui? Est-il prétentieux de dire que lorsque je lis, entends, regarde, je remarque deux lectures, visions etc... Je lis ton texte, et je reviens plusieurs fois, fusent alors, fusent les dégâts d'un mal éparpillés entre les mots, se révèlent les images inaugurales de ton parcours. Cela servirait-il de le dire? La réponse est dans l'interrogation. De toute façon, en écrivant ainsi, le but est atteint, pourquoi ne pas aller plus loin....

Bonne journée Pivoine.

Posté par Mathilde, 06 mai 2008 à 08:43

Prends bien soin de toi, Pivoine.
Tu es unique,précieuse.Il n'y a qu'une Pivoine comme toi.Le sais tu?

Posté par Charlotte, 06 mai 2008 à 18:29

Pivoine,
Mon opinion est un peu différente de celle des autres
La folie c'est surtout une maladie qu'il faut soigner et non pas un sujet de dissertation.Je ne sais si tu racontes une histoire ou ton histoire. Si c'est ton histoire, il faut que tu soies aidée, soignée, encadrée afin que cela n'arrive plus cette détresse que tu décris...
Je t'embrasse, jolie Pivoine!

Posté par catherine, 06 mai 2008 à 19:03

J'ai eu le coeur serré en te lisant, il vient de se déserrer en parcourant les commentaires.

Prends soin de toi.

Posté par telle, 06 mai 2008 à 23:16

Telle, oui, je prends soin de moi, j'essaie, pour autant que mes démons me laissent faire o;) merci à toi... As-tu reçu ton colis? TU devrais bientôt le recevoir! Je l'espère !!!

Posté par Pivoine, 06 mai 2008 à 23:48

Catherine, c'est bien ce que je voulais exprimer, la folie (ou un moment de folie - il y a les instants border line aussi) n'est pas un sujet de dissertation ou littéraire. Ouais... Se faire aider. Parfois, on va dans un service d'urgence. On n'est pas en état de marcher et pourtant, ils vous mettent dans un taxi et fouette cocher! Et qu'est-ce qu'on trouve en rentrant? Rien. Faut bien se débrouiller alors et se mettre en route pour quelque part, même en ne sachant pas marcher. A l'heure actuelle, les hôpitaux sont remplis de gens qui sont dans un état dix fois plus critique que le mien... La misère humaine physique et morale est insondable, y compris dans nos villes où tout semble paré.

Posté par Pivoine, 06 mai 2008 à 23:51

Klo, ffffllll, je suis fatiguée, mais aussi! 0h28, il est tard ! je vais au dodo !!!

Posté par Pivoine, 07 mai 2008 à 00:22

Promis, Charlotte, je vais essayer !!!

Posté par Pivoine, 07 mai 2008 à 00:22

"J'ai baissé ma garde dans le Boa"
Il semblerait que le "Boa" ait été mis en circulation à Bruxelles il y a quelques mois seulement. Ton "expérience" est donc récente.

Posté par Feuilly, 07 mai 2008 à 08:48

Feuilly, tiens, tiens, vous voilà en "Les experts. Bruxelles. Blogostation." !!!

o:) je plaisante, naturellement !

Posté par Pivoine, 07 mai 2008 à 09:06

Je ne connais pas ton histoire, Pivoine, mais ton récit est très émouvant. Et quelle écriture...
Merci pour ce texte poignant. Bisous.

Posté par Francoise, 07 mai 2008 à 11:59

Bonsoir Pivoine,
Je te laisse un petit coucou du soir même si je sais que tu es en ardennes. C'est juste pour te dire que j'ai pensé à toi et à ta belle journée ensoleillée.
Bise

Posté par catherine, 07 mai 2008 à 21:37

Merci Catherine, il fut beau en effet, enfin, les journées sont belles et je suppose que tu en profites aussi ! Biz à toi !

Posté par Pivoine, 08 mai 2008 à 04:52

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