La question est posée par Jacques LAYANI, sur son site, Léo Ferré. Je ne peux y répondre qu'en remontant le cours du temps. De mon temps.

Léo Ferré, pour une fille de dix ans, qui avait un frère aîné qui l'écoutait, c'était un chanteur vraiment difficile d'accès. Et Léo Ferré était controversé, à la maison.  Mais mon goût n'était pas vraiment influencé par ce qu'on aimait bien ou ce qu'on n'aimait pas. Sauf que dans une autre famille, je n'aurais peut-être pas écouté tout ce que j'ai pu écouter (Merci la famille... )

Ainsi, à ma grande honte, je n'aimais pas spécialement Brassens, même si je connaissais "La cane de Jeanne" par coeur. Et même si j'ai adoré la chanson du film "Heureux qui comme Ulysse" - parce que j'étais tombée amoureuse de la Provence et que, pour moi, ce film "est" la Provence. Et mes parents aimaient Brassens. Ecouter du jazz me filait le blues, or, à la maison, on aimait le jazz. Les symphonies et les poèmes symphoniques du XIXème me donnaient l'envie de m'enfuir... Et mon père adorait les poèmes symphoniques. (Et maintenant, il écoute Bruce Springsteen et à force, j'ai aussi envie de m'enfuir - ça doit être psychanalytique ;-)

J'aimais Brel, bien sûr. Ma mère critiquait Brel (trop comédien, disait-elle). Léo Ferré, selon elle, détaillait trop les mots. Je trouvais simplement qu'il avait une voix difficile - pas vraiment séduisante, pour une gamine de dix ans. Aujourd'hui, je trouve que son élocution fait partie intégrante de son génie musical. Je dirais même que c'est une qualité en voie de disparition. J'aime aussi Léo Ferré pour la façon qu'il a de détailler le vers. Je me souviens surtout de "Spleen" - "Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle." L'accent et les sonorités profondes qu'il met dans ce poème lui donnent sa couleur exceptionnelle.

Et puis, il y a un certain mercredi de décembre 1974. Là, c'est moi qui ai 17 ans. On avait vu un poème de Rimbaud, "A la musique" et puis, deux semaines après, "Les poètes de sept ans". Le prof avait apporté le disque de Léo Ferré chante Rimbaud et Verlaine, (son 33 tours et l'enregistrement sur musicassette). Nous l'avons écouté en classe. C'est aussi ce mercredi-là que ma prof m'a retenue après le cours pour élucider un plan de dissertation que j'avais fait et qui était un vrai foutoir. Quand on a eu fini, tout d'un coup, elle m'a proposé d'emprunter son disque. J'ai dit "oui". Léo Ferré? Rimbaud? Verlaine? Tout ça d'un coup? Oui, tout ça d'un coup. Je l'ai gardé deux ou trois semaines, le temps de l'enregistrer, et je me suis mise à l'écouter sans relâche. Et moi qui écrivais des brouillons de brouillons d'esquisses de poèmes, sans trop y croire, je me suis mise à vraiment écrire. Mais confidentiellement. (Fin de la première étape).

Pour moi, Léo Ferré, c'est tout ça:
la musique (l'orchestration du disque Verlaine et Rimbaud est somptueuse).
Des ponts entre tous les arts (mon dada, depuis toujours) : les peintures de Charles Szymcowicz illustrent le disque sur Baudelaire. (Soignons notre ego: je l'ai rencontré à l'Académie des Beaux-Arts, quand j'étais prof et je suis allée à une de ses expos, à Malines, avec le futur père de mon fils et un ami).
Des paroles choc sur les deux poètes... (Et diablement romantiques) "Ils sont maudits, Rimbe et Lélian..." Il est question aussi de "sottises qui se voilent la face" lorsqu'elles sortent de la Faculté (+/- de mémoire).
Il y a aussi les mots. Evidemment, j'ai peut-être un peu triché. Peut-être aimais-je plus les poèmes de Rimbaud, Baudelaire et Verlaine que Léo Ferré lui-même? Je ne sais pas, tout est lié. Maintenant, j'ai évidemment le coffret de 3 CD qui comprend aussi "La chanson du mal-aimé". Que j'écoute plus difficilement, alors que j'adore la Chanson du Mal Aimé.
Léo Ferré, c'est donc une diction parfaite.
Et pour le reste, l'anarchie, l'engagement politique - non, c'était un engagement en amont de la politique... Tout cela fait bien sûr partie de la séduction qu'il exerce sur moi.

leochante_beaudelairezymko

Et puis, en 1977, (début ou fin 77? C'était l'hiver, de ça je suis sûre), je suis allée l'écouter à l'auditorium Paul-Emile Janson, à l'ULB, avec quelques copains de philo romane (oh! Ma honte!) Peut-être que j'ai déjà raconté ça ici. A la fin du concert, toute la salle s'est levée. Oui, bon, on s'est levé, mais de tout cet enthousiasme, qu'avons-nous fait? 

Autre anecdote amusante - qui s'en souviendra? Je ne sais quelle année, (fin des années 70, début des années 80), André François, à la chevelure toute crollée, qui animait les débats de l'Ecran témoin (RTBF) 1 fois sur deux, avait lancé un débat sur l'amour, à l'occasion de la Saint-Valentin. Il avait invité Léo Ferré et des tas de couples hors normes (pour l'époque). Un homme et une jeune femme avec une grande différence d'âge, (le gars avait d'ailleurs été poursuivi), une femme qui vivait avec deux hommes, un homo, les autres, j'ai oublié. (Je me demande s'il n'y avait pas aussi Janine Boissard). Et Léo Ferré a dit "Quand je vois un couple en rue, je change de trottoir". Ca m'a fait gentiment sourire, car pour une fois, je n'ai pas pris ce que quelqu'un disait au pied de la lettre.

Voilà une entrée m'a pris un temps fou ;-) Je vais devoir me remettre en pause...